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Voici quelques jours que je me suis créé un compte sur letterboxd. Sans savoir très exactement pourquoi, je m’y étais d’abord longtemps montré réticent ; l’impression peut-être que cataloguer les films participait à sa manière de la fin du cinéma, que c’était une façon de réduire le temps et l’espace du film à quelques pixels dérisoires sur un écran 9:16.

Entre-temps, j’ai redécouvert le plaisir d’une activité dont j’avais quelque peu perdu l’habitude ces deux ou trois dernières années, pour diverses raisons : le partage, la discussion (même bateau, même superficielle) autour des films, avec des gens que je rencontre à l’école, au cinéma, en festival (c’est-à-dire, et cela a son importance, pas dans le cadre autorisé du discours universitaire/académique). C’est peut-être bête présenté de cette façon, mais cela donne quelque part un sentiment de la communauté, d’une relation au monde qui se déploie sur le même plan de réalité et d’intensité (ou en tout cas, à des degrés très proches). Et puis, c’est un prisme singulier par lequel on apprend à connaître les gens. Je suis entouré, peut-être plus encore que lorsque j’étais à Paris, de personnes pour lesquelles voir des films s’inscrit dans une hygiène quotidienne. [J’entends par là : à Paris, j’avais bien sûr mes connaissances, mes amis passionnés de cinéma, tous les petits groupes du Quartier Latin, de la Cinémathèque, etc, mais dans ma vie d’étudiant à strictement parler, très peu de mes camarades l’étaient.]

Et cette relation aux films se manifeste à chaque fois de façon singulière, propre, tout à fait idiosyncrasique. Il y a celles et ceux qui sont mus par une forme de curiosité positive, laquelle ne s’appuie pas nécessairement sur une immense culture cinématographique, des gens toujours de bonne composition, et qui parfois ont des pensées réellement originales sur les films. Il y a les regards déjà plus aguerris, où transparaît parfois pendant et après la projection quelque chose d’une mise en rivalité plus ou moins consciente – avec le film en question, avec ceux qui l’ont aimé ou au contraire abhorré. Et puis il y a les purs et durs, qui ont une soif inépanchable de films – reprises, sorties, films confidentiels, films grand public – et de discussion autour des films, qui pourraient passer leur vie à ça. Toute une vie dans le noir de la salle les yeux absorbés par le rectangle de lumière.1

C’est avec elles et eux, évidemment, qu’il y a le plus de disposition au débat, voire à la dispute, et c’est réellement dans ces échanges, dans ces conversations-là que je me retrouve le plus fidèlement projeté vers mon moi parisien, du moins vers l’image que j’en ai gardée après cinq ou six ans. Sentiment, alors, de revenir dans un pays ancien, peut-être en partie imaginé, mais dont on reconnaît pourtant en un clin d’œil les reliefs et les méandres, avec la joie sereine d’une nostalgie apaisée. La différence par rapport à cette époque étudiante, et elle est bien là, c’est qu’ici (certes, je suis de nouveau étudiant, mais ce n’est pas tout à fait pareil), je ne suis plus du tout tenu à suivre la ligne tracée depuis des décennies par des générations et des générations de spectateurs qui ont grandi et se sont construits avec, par, contre les batailles d’Hernani de la cinéphilie parisienne. Je dis cela sans poujadisme aucun, mais simplement, avec le recul des années et des dépaysements relatifs (Berlin, à présent Lausanne et Genève), j’ai pu mesurer à quel point les bagarres de chapelles intra-muros vous mettent quand même insidieusement des œillères, sont des camisoles à la libre pensée et à l’appréciation des films. Ici, dans le climat plus tempéré de la Romandie, j’arpente un espace plus fragmenté, plus neutre pour le dire rapidement : en l’absence de tradition cinéphilique, de grandes revues de cinéma (j’entends, à rayonnement international) implantées localement, il n’y a pas vraiment non plus de doxa. En un sens, il y a de quoi se sentir un peu perdu à certains égards : aucune pensée force qui se dégage, pas de “centre” auquel s’agréger ou, à l’inverse, vis-à-vis duquel il s’agirait de se démarquer ; peu d’occasions de “faire groupe” autour des films. Mais pour quelqu’un comme moi, qui a déjà reçu son baptême du Quartier Latin, je crois que c’est la configuration idéale. Je suis libre de voguer d’une personne à l’autre, d’un groupe à un autre et de rencontrer dans cette heureuse inconstance différentes versions de moi-même.

Depuis que je traîne sur letterboxd, deux ou trois jours, des titres oubliés ressurgissent, des souvenirs de séances ou de moments particuliers dans lesquels j’ai découvert des films, certains importants et d’autres moins. L’application devient une interface vivante entre une mémoire collective et ma mémoire individuelle, comme une immense archive virtuelle et présente. Parfois, on découvre avec étonnement que des manques existent : pas de fiche, par exemple, pour Les Coquillettes de Sophie Letourneur (2012). Cinéastes dont des films me sont revenus à l’instant grâce à letterboxd: Robert Aldrich (The killing of Sister George, Hustle, Kiss me deadly), Samuel Fuller (Run for arrows, Underworld USA, White dog), Dennis Hopper (Colors, The Last movie), Alexander Mackendrick (A High wind in Jamaica, The Man in the white suit)

Expression vaudoise apprise aujourd’hui : “un lit froid”

  1. Bien entendu, ces « catégories » ne sont pas tout à fait étanches les unes aux autres. ↩︎

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